L’USINE-PENSIONNAT DE BOUSSIEU

L’USINE-PENSIONNAT DE BOUSSIEU
Le Bas-Dauphiné, appelé aussi Nord-Dauphiné, qui correspond à la région comprise entre Moirans et Bourgoin-Jallieu, a compté plusieurs dizaines d’usines-pensionnats au cours du XIXe siècle : Voiron, Moirans, La Tour du Pin, Saint-Marcellin, Charavines, La Combe Les Eparres, Le Grand Lemps, Saint Clair de la Tour, Boussieu etc. L’historien A. Chatelain estime à 80000 le nombre d’ouvrières qui travaillent dans les usines-pensionnats dans la région lyonnaise à la fin du XIXe siècle. Pourquoi ce type particulier d’entreprise s’est-il développé massivement ? Pour le comprendre il faut d’abord rappeler brièvement ce qu’était la Fabrique Lyonnaise dans les années 1830.

L’industrie de la soie s’est implantée à Lyon dès le XVe siècle. Le choix s’est porté sur Lyon car la ville était réputée pour ses grandes foires qui commercialisaient les soieries en provenance d’Italie. C’est François 1er  qui donne sa véritable impulsion au tissage de la soie en attirant les meilleurs ouvriers notamment italiens, afin qu’ils propagent leur savoir faire.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle la Fabrique Lyonnaise conserve une organisation originale par rapport au système de l’entreprise capitaliste qui a vu le jour avec la révolution industrielle : au sommet de la pyramide se trouvent 800 marchands-fabricants, puis 8000 maîtres-ouvriers ou chefs d’ateliers dont les membres se différencient selon le nombre de métiers à tisser dont ils disposent et 30 à 40000 ouvriers (compagnons et apprentis). Les marchands-fabricants achètent la matière première, la soie, qu’ils font travailler par les chefs d’atelier à qui ils imposent un tarif, c'est-à-dire un prix de façon. A son tour, le chef d’atelier rétribue le ou les compagnons qu’il emploie avec une partie du prix de façon qu’il a reçu du fabricant. Le mot canut s’applique à la fois aux chefs d’atelier et aux compagnons. Les conditions de travail sont particulièrement éprouvantes car les journées de travail durent de 13 à 16 heures par jour. La question des tarifs, de la rémunération oppose constamment canuts et marchands. C’est dans ce contexte qu’éclatent 2 grandes révoltes, en 1831 et 1834. Celle de 1831 a pour origine la baisse du revenu des canuts : en moins de 20 ans leurs revenus ont chuté de moitié. L’insurrection fera 150 morts et 500 blessés. L’insurrection de 1834, plus politique, opposant les canuts républicains aux orléanistes va durer quatre jours et faire 642 morts et 600 blessés ; 10000 insurgés furent condamnés à la prison ou la déportation. Dans la presse, les canuts sont qualifiés de barbares. Saint-Marc Girardin écrit dans Le journal des Débats «  Les barbares qui menacent la société ne sont point dans le Caucase, ni dans les steppes de la Tartarie ; ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières.. ». Les canuts sont dépeints comme des sauvages caractérisés par le concubinage, la violence, l’alcoolisme, le nomadisme.

Il y a donc des raisons politiques à la naissance des usines-pensionnats. Effrayés par la progression des idées républicaines et socialistes, par la trop forte concentration d’un prolétariat urbain, les milieux d’affaire lyonnais cherchent des solutions pour maintenir un ordre social qu’ils considèrent comme menacé. Une des solutions sera la création des usines-pensionnats.

Il existe également des raisons économiques à l’essaimage de la Fabrique Lyonnaise. Le Nord-Dauphiné possédait une main d’œuvre rurale abondante, disposant d’un savoir faire acquis dans des petites structures industrielles fabricant draps et toiles. A Ruy, le maximum démographique est atteint en 1851 avec 2267 habitants ; en 1962 la commune ne comptait que 1762 habitants. Cette main-d’œuvre rurale était, isolée, plus docile, fortement christianisée (pour 100 écoles publiques il y avait 42 écoles congréganistes) et surtout moins onéreuse. A Lyon les salaires étaient 2,50 francs  à 3 francs par jour ; dans le Nord-Dauphiné ils ne dépassaient pas les 1,25 francs pour les femmes.

Il ya  des raisons géographiques à cet essaimage. Les métiers à tisser mécaniques étaient mus par la force hydraulique. C’est pourquoi l’installation des usines-pensionnats se fera le long des axes constitués par la Fure, la Morge, la Bourbre, l’Agny, le Guiers (sur l’Agny il y a 3 usines : la Combe des Eparres en 1836, Nivolas en 1853 et le Vernay. Une turbine associée à un régulateur transmet directement sa force motrice aux machines.

Il existe enfin des raisons historiques : n’oublions pas qu’en 1778, c’est un Suisse, Charles-Emmanuel Perregaux, mandaté par la grande maison suisse Pourtalès et Cie qui fonda à Jallieu la première manufacture d’impression sur étoffes, employant 280 personnes  et fabricant 15 000 pièces par an en 1798.

Les usines-pensionnats semblent être une solution idéale : une industrialisation sans exode rural ; une forte production sans les inconvénients des faubourgs urbains ; le profit économique sans les dangers du socialisme ; la séparation de la famille remplacée par une nouvelle famille. Le patronat recherchait de l’eau motrice, de nombreuses petites mains ayant une « bonne moralité ».
 
Au total en 1848, l’Isère comptera ¼ des ouvriers de la Fabrique Lyonnaise dont près de 63 % de femmes. En 1872 Lyon intra-muros ne compte plus que 27 % des métiers à tisser mécaniques et en 1880 l’Isère totalise à elle seule les 3/5 de l’équipement régional en métiers mécaniques.

 

I. LA NAISSANCE DE L’USINE-PENSIONNAT DE BOUSSIEU : 1851

1. La fondation de l’entreprise par M. Auger.

Nous disposons de la lettre envoyée par M. Auger au sous-préfet de La Tour du Pin, datée du 26 août 1850.Il veut écrit-il, construire «  une deuxième usine propre à la fabrication de  soieries ». Il s’agit en fait d’un tissage et d’un moulinage. Le moulinage comprend 4 opérations. Le mouillage consiste à assouplir et lubrifier les « flottes », c'est-à-dire les écheveaux de soie grège. Pour cela les flottes étaient immergées dans un bain d’eau tiède mélangée à du savon et de l’huile végétale. Le dévidage consistait à enrouler le fil d’une flotte placée sur une « tavelle », sorte de roue en bois, sur un « roquet », une bobine horizontale. Le doublage avait pour but d’assembler sur une même bobine les fils des roquets. Enfin le moulinage proprement dit qui consiste à tordre et doubler les fils de soie.

Dans sa lettre M. Auger demande l’autorisation de dévier les eaux de la Bourbre et d’aménager de nouveaux canaux de dérivation pour alimenter les usines. Des plans nous permettent de visualiser la situation en 1854.

Enfin nous apprenons qu’Auger et Cie est une société lyonnaise située 23 rue des capucins. C’est Victor Auger et louis Gindre son beau père qui ont acheté ces terrains à un dénommé Marmonnier, en 1848. Victor Auger possédait déjà de par son épouse une propriété à Boussieu.

Pierre Cayez, dans son ouvrage intitulé, Métiers Jacquard et hauts fourneaux, aux origines de l’industrie lyonnaise note que c’est en 1849 qu’Auger et Gindre firent construire l’usine. Selon M. Yves Lacour c’est entre 1853et 1855. M. Warnet, vérificateur des poids et mesures chargé de l’inspection du travail atteste  que cette usine fonctionne depuis 1851.


2. Le personnel de l’entreprise.

En 1853 le personnel de l’usine compte 120 ouvrières adultes c'est-à-dire âgées de plus de 16 ans. Il faut dire que l’industrie de la soie est pratiquement réservée aux femmes. Seules les impressions sur étoffes de Bourgoin et de Jallieu occupent une majorité d’hommes. En 1854, 200 ouvrières travaillent dans l’usine ; 7 ans plus tard pour un même effectif, on dénombre 2 filles de moins de 12 ans et 60 âgées de à 12 à 16 ans.

La loi du 22 mars 1841 autorisait les employeurs à embaucher des enfants à partir de l’âge de 8 ans ; il semble qu’Auger ait préféré les embaucher à partir de 12 ans, une fois leur communion faite et les obligations scolaires accomplies. Dans les archives, on trouve  à Boussieu un seul cas d’infraction à la législation qui avait été modifiée par la loi du 19  mai 1874 limitant la durée du travail des mineurs. L’inspecteur d’académie signale le 7 juin 1880, le cas d’une jeune fille - Marie Drevet - âgée de 10 ans qui travaille plus de 6 heures par jour et ne possède toujours pas le certificat d’études.

Mais des témoignages indiquent qu’il existait de multiples ruses pour cacher les enfants lors de la visite de l’inspecteur du travail, dont le nombre était très restreint. Toute une complicité existait dans la fabrique : le concierge courrait prévenir le directeur de l’arrivée de l’inspecteur du travail ; on ne retrouvait pas les livrets et certificats des enfants que l’on cachait dans une cave, dans un placard, aux toilettes où comme à Saint-Marcellin dans le cours de la rivière dont le courant faisait fonctionner les métiers.

3. Les conditions de travail et de vie.
La grande majorité des ouvrières sont étrangères à la localité. Celles qui habitent les environs arrivent dans de grandes voitures tirées par des chevaux, qu’elles appelaient des « galères », le dimanche soir ou le lundi matin. Mais les ardéchoises ou les savoyardes peuvent rester 6 mois sans retourner chez elles. Quant aux Italiennes, il arrive qu’elles ne puissent pas repartir, faute d’argent pour  se payer le voyage.

Elles sont recrutées comme apprenties pour une durée de 4 ans et ne touchent aucun salaire mais une dot leur était remise après leur départ. Si la jeune fille avait eu de nombreuses amendes, elle devait effectuer une nouvelle période pour payer sa dette. D’une manière générale les ouvrières du textile étaient parmi les moins bien payées. Vers 1880, le salaire moyen d’une tisseuse est de 1,70 francs par jour, alors que le kilo de pain coûte  0,36 francs  et les pommes de terre 5,60 francs le kilo. Dans les usines-pensionnats la rémunération globale était encore plus faible. A Boussieu, elles étaient nourries, blanchies et logées. Au bout de 4 ans la dot pouvait s’élever à 150 francs (une ouvrière gagnait en moyenne dans l’Isère environ 500 francs par an). Elles dormaient dans un espace encombré, mal aéré, où elles couchaient  le plus souvent à 2 dans un même lit et où la tuberculose faisait des ravages comme en témoigne un inspecteur du travail qui insiste sur la nécessité de balayer et mouiller les ateliers en dehors des heures de travail et d’installer des crachoirs.
La journée de travail est longue : 14 heures jusqu’en 1870 puis 12 heures et enfin 10 heures à partir de 1904. Ces horaires sont appliqués du lundi au samedi. Dans les ateliers les conditions de travail sont très pénibles à cause du bruit et de la poussière. Dans l’atelier de moulinage il est important pour le bon déroulement de l’opération que le taux d’humidité relative soit de 90 % et la température supérieure à 24 degrés. Le taux d’humidité devait être également élevé dans l’atelier de tissage afin que les fils ne cassent pas. L’inspecteur du travail, cité plus haut, déplore qu’aucune mesure ne soit prise contre les risques de saut de navette. Cet outil provoquait fréquemment des accidents en s’échappant du métier en marche et frappant les tisseuses au visage.

Un contemporain Justin Godard, dans un livre intitulé « Travailleurs et Métiers lyonnais » paru à Lyon en 1909 a décrit la vie de ces jeunes filles et jeunes femmes, rythmé par le « son de la cloche » et le « hurlement de la sirène ». Il a dénoncé la promiscuité, le manque d’hygiène, et fustigé la violation de la liberté de conscience. Il est interdit de parler durant les heures de travail ; la discipline qui règne est extrêmement stricte pour le moins que l’on puisse dire et la presse socialiste n’hésite pas à parler de « bagne capitaliste ».


4. L’encadrement religieux.

Dès la fondation de l’entreprise, les ouvrières sont encadrées par 6 religieuses qui leur enseignent les devoirs religieux et prodiguent leurs soins aux malades. Elles doivent assister aux offices servis par un aumônier attaché à l’établissement dans une chapelle construite à l’intérieur de l’enceinte.

En 1877, M. Auger confie l’encadrement des pensionnaires aux sœurs de Sainte Philomène. La congrégation des Filles de Marie, sœurs de Ste Philomène fut crée en 1841 à La Louvesc en Ardèche. A partir de 1876, cette congrégation dépend de la maison-mère de Saint-Marcellin et se donne pour but la sanctification de la jeunesse dans les ateliers et fabriques de la région. Outre Boussieu, ces religieuses sont présentes dans d’autres usines- pensionnats à La Combe Les Eparres, Saint Jean de Bournay, Saint Clair de la Tour. A la fabrique Giraud des Eparres, les internes ne sortent qu’escortées par des religieuses. A Boussieu le portail est fermé à 20 heures. Elles doivent suivre le catéchisme et se confesser la veille du premier vendredi du mois. Toute désobéissance est sanctionnée par une amende ou un renvoi.

Les liens entre l’Eglise et le patronat sont donc très étroits. M. Auger, qualifié par le procureur de la République de Bourgoin de « catholique militant, en lutte ouverte contre la municipalité républicaine » de Ruy embauchait ses employés sous condition qu’ils enverraient leurs enfants à l’école congréganiste.

Des processions étaient organisées dans l’enceinte de l’usine. La surveillance  était très stricte. Le 1er directeur venait se rendre compte à 4 heures et demie du matin si toutes les ouvrières étaient levées et faisaient la prière en commun. Aucune ouvrière n’était autorisée à sortir sans la permission des directeurs et de la sœur directrice.
Dans une lettre datée du 4 mars 1858 à M. Louis Reynaud, membre de l’académie des sciences et auteur d’un rapport sur l’industrie des soies, l’abbé Meyzonnier écrit « qu’ils (les patrons) savaient bien qu’entre leurs mains ( celles des religieuses) leurs intérêts ne seraient jamais trahis » ; il poursuit « Il faut moraliser la classe ouvrière, c’est la partie gangrénée de notre société aujourd’hui (…)La religion seule a le secret d’une régénération sociale, et seule mission pour en faire une réalité. Ils l’ont compris, ces hommes qui n’ont pas craint de l’appeler dans leurs ateliers. Ils ont senti que c’était par la femmes qu’il fallait combattre le socialisme et ses exécrables doctrines, et qu’à côté d’une femme profondément chrétienne, le mari ne serait pas longtemps un socialiste redoutable ».
L’architecture de l’usine est conforme au but recherché, comme le montre très bien Philippe Mairot. De hauts bâtiments pour le tissage et la préparation de la soie, des dortoirs, des réfectoires et des bâtiments pour héberger les religieuses, les maisons du gardien et du contremaître, des serres, volières, orangerie, jardins, potagers, un vivier, des écuries, des granges, un garage pour ranger les « galères », une chapelle, le tout clos par un solide mur d’enceinte et quelques grilles. L’ensemble est fait pour durer des siècles à l’abri des assauts de l’histoire, comme une île dans un monde rural.

Le patronat n’est pas le seul à trouver son compte dans l’existence d’un tel système. Le clergé y trouve un intérêt matériel. Le traitement de l’aumônier, des religieuses, les besoins du culte sont pris en charge par le patron. Il y trouve également un intérêt moral et spirituel : en 1872, le père Robin, co-fondateur de l’ordre de sainte Philomène déclare « que notre petite congrégation grandisse, se répande surtout dans les fabriques : c’est là que vous pourrez  être de véritables apôtres et faire un bien immense ; c’est  là que nous  trouverons à nous recruter ; là que nous formerons une foule de jeunes personnes à être un jour de bonnes chrétiennes. ».

Les familles,  elles-mêmes, adhèrent à ce système car elles y voient la combinaison d’un salaire d’appoint et le maintien des jeunes filles à la campagne. Elles n’iront pas dans les faubourgs urbains grossir les rangs des jeunes filles perdues. Au contraire, elles vont acquérir, si elles ne l’on déjà, le sens du travail, de l’économie, de la religion. Sur le marché matrimonial, elles sont très appréciées : elles savent lire et écrire, ont appris ce qu’il convient de savoir à cette époque, possèdent une dot, même si elle est amputée par les amendes.

L’usine chrétiennement organisée a constitué un moment important dans l’histoire de l’industrialisation de la région lyonnaise. La volonté de mettre la religion au service de l’entreprise s’inscrivait dans une stratégie patronale clairement exprimée ; les usines pensionnats étaient une réponse à un problème économique et surtout à un problème social, la naissance du prolétariat urbain et la frayeur qu’il suscitait parmi les milieux d’affaires.

Pour comprendre l’efficacité de ce système, évoquons ce que l’on a appelé l’affaire de Chateauvillain remarquablement analysée par Philippe Mairot. En 1886, le maire de Châteauvillain veut faire fermer le lieu de culte qui se trouve à l’intérieur de l’usine-pensionnat située à La Combe les Eparres. Le directeur fait des difficultés. Les gendarmes viennent poser des scellés sur la chapelle. Le directeur, les sœurs, le curé, le vicaire et 200 ouvrières s’y opposent. Le directeur tire quelques coups de feu ; Henriette Bonnevie lance un pot de chambre à la tête d’un gendarme qui tire et la tue. Dans l’échange de coups de feu, le directeur est blessé ainsi qu’une ouvrière de 16 ans. Les ouvrières se réfugient dans la chapelle puis sont délogées par les gendarmes. Cet évènement nous permet de réaliser à quel point la religion catholique imprégnait les campagnes. Il nous informe sur  la violence du débat religieux à la fin du XIXe siècle et nous montre que les ouvrières adhéraient au modèle culturel mis en place par les usines-pensionnats même si ce modèle nous semble un peu carcéral.

Ces événements se produisent 15 ans après la Commune de Paris. Le mouvement ouvrier et le socialisme s’organisent et se développent. Le syndicalisme est autorisé depuis 1884. Cette année là, la prière a été supprimée en début de séance à l’Assemblée Nationale. Le drame de Châteauvillain est exploité par l’opposition catholique pour vitupérer La République des francs-maçons et stigmatiser les « tueurs de femmes ».

Quelques années plus tard, le 11 septembre 1892, alors que l’entreprise n’appartient plus à M. Auger mais à M.Schwarzenbach, « le commissaire de police de Bourgoin s’est rendu à Ruy et a constaté que la chapelle était ouverte au public pendant le culte ; lui-même y est entré et il a pu se rendre compte que quelques personnes étrangères à l’usine prenaient part aux cérémonies religieuses ». Tout  ceci était contraire à la loi puisque les chapelles privées étaient interdites au public. Le procureur général de Grenoble décide d’informer les propriétaires actuels afin qu’ils se conforment à la loi. Et l’affaire en restera là. On ne veut pas prendre le risque d’un nouvel affrontement.

5. La fin de l’entreprise Auger.

Selon M. Yves Lacour, Victor Auger décide brusquement de vendre l’entreprise en 1883 à Michel Grataloup. Il faut dire que l’industrie de la soierie est frappée de plusieurs grandes crises. C’est ce qui s’est produit en 1877. Les fabricants avaient au début de l’année un stock important de soies achetées au prix fort, la récolte ayant été très mauvaise. Comme le prix des étoffes de soie était très élevé, les commandes et les ventes s’effondrèrent. Les fabrications chutèrent de moitié à Lyon. Devant ces difficultés, la Fabrique Lyonnaise, remplaça la fabrication de certaines étoffes de luxe par des tissus à bon marché. A partir des années 1880, d’autres tissus s’imposèrent rapidement : mélanges de coton et de laine, crêpes, gaze, mousseline. Toujours est-il que M.Gralaloup dû vendre son usine en 1891 à M.Schwarzenbach.

II. L’ENTREPRISE SCHWARZENBACH-LANDIS


1. La famille Schwarzenbach

Ce building de New York, situé 470 Park avenue, photographié en 2007 montre la puissance de la famille Schwarzenbach. Sur la façade on distingue le logo de la chambre des métiers des fabricants de soie et une horloge qui représente Zoroastre, personnage religieux, connu comme prophète et fondateur du zoroastrisme, ancienne religion de la Perse. A l’aide de son maillet, il frappe sur un cocon que tient un esclave, libérant ainsi, à chaque heure, 2 papillons.

Cette famille est originaire de Thalwil sur les bords du lac de Zürich. C’est en 1830 que Johannes Schwarzenbach né en 1804, fonde son entreprise de soierie. A sa mort, en 1861, l’usine revient à ses fils August et Robert, mais c’est Robert qui va bâtir un véritable empire. En 1888, il crée à New York la firme Schwarzenbach-Huber and Co. (Jacques Huber né à Horgen près de Zürich en 1851, avait émigré aux Etats-Unis  en 1874 ; il était lui aussi un soyeux et fut président de l’association américaine de la soie de 1902 à 1908. A la même date, il fait construire une usine en Italie à Seveso, et une autre en Allemagne. Le building construit en 1912 abritera le siège de la compagnie américaine. Il fait ouvrir les bureaux de vente à Londres, Lyon, Berlin, NY, Milan. Si en 1870, l’entreprise emploie 1000 tisserands  dispersés dans différents villages autour du lac de Zürich, en 1900 la société de Robert est devenue l’une des plus importantes entreprises de textile au monde avec 10 000 employés.

Les Schwarzenbach forment donc une  dynastie très illustre puisque Alfred, un des fils de Robert, épousera en 1904, Renée Wille dont la mère, Clara Von Bismarck était une descendante de la famille de Bismarck et dont le père, Ulrich Wille n’était autre que le général en chef de l’armée Suisse pendant la 1ère guerre mondiale. Le cœur de Renée bâtit toute sa vie pour l’Allemagne, pour le Kaiser, mais aussi pour Hitler qu’elle trouvait, je la cite « fort sympathique ». Ils eurent une fille, Anne-Marie Schwarzenbach, grande figure mythique de la littérature suisse née en 1908 et dont on célèbre cette année le centenaire de sa naissance ; docteur en histoire à l’âge de 28 ans, elle était à la fois journaliste, photographe,  voyageuse, militante antifasciste et très grande romancière ( elle écrivit une quinzaine de romans dont , La vallée heureuse, La mort en Perse, Où en est la terre de la grande promesse ?). Elle défraya les chroniques des journaux à scandale car elle était toxicomane et lesbienne et mourut tragiquement en 1942 à l’âge de 38 ans. Son petit neveu, Alexis Schwarzenbach, vient de publier en 2007 un ouvrage consacré à cette illustre famille zurichoise, intitulé, Maman tu dois lire mon livre : Annemarie Schwarzenbach, sa mère et sa grand-mère.

C’est en fait Julius Mahler, associé des Schwarzenbach dès 1885 qui vint à Bourgoin, puis à Ruy et conclut l’affaire. « La propriété fut acquise dans de bonnes conditions, la main-d’œuvre semblait abondante et bon marché » écrira plus tard JF Robert Schwarzenbach, un des fils de Robert et qui épousa Hedwige Margarita Frölicher, une survivante du naufrage du Titanic.


2. Le développement de l’entreprise.

C’est Alfred Mahler (fils de Julius, lequel dû cesser ses activités pour des raisons de santé) qui prend la tête de l’entreprise. Le nombre de métiers à bras passe de 151 en 1891 à 820 en 1901. En 1894, 418 métiers mécaniques provenant de l’usine Diederichs sont installés car dans le même temps Schwarzenbach fait l’acquisition de 4 machines à vapeur. En 1896, l’usine occupe 600 ouvriers et ouvrières. Et en 1912 près de 2000 en comptant l’unité de La Tour du Pin. L’extension de l’entreprise apparaît sur les plans que reproduit M. Lacour dans son ouvrage.
En effet pendant la guerre de 1914-1918, la demande ne cesse d’augmenter. L’Angleterre, les Etats-Unis achètent de plus en plus de beaux tissus, pour lesquels il n’y a plus de concurrence de l’Allemagne et de l’Italie. La France a besoin de tissus de deuil  et l’armée devient un client important. Cette période d’euphorie se prolonge jusqu’à la grande dépression, la crise de 1929 aux Etats-Unis qui frappe la France à partir de 1930 et de manière moins brutale qu’aux Etats-Unis.

3. Les conditions de travail.

En 1919 est adoptée la loi dite de «  la semaine anglaise » qui libère les ouvriers et les ouvrières le samedi après-midi et réduit à 8 heures la durée de la journée de travail. Mais sur les 120 fabriques que compte le département de l’Isère, 72 seulement adoptent cette pratique, ce qui n’est pas le cas à Boussieu.   Une enquête de 1931 nous fournit quelques informations concernant le personnel féminin de l’entreprise.

Les conditions de travail se sont donc améliorées par rapport à celles du XIX e siècle, mais elles demeurent encore très difficiles comme le prouve le témoignage en 1935, de Mademoiselle Berthollon, secrétaire de l’Union des Syndicats libres du Dauphiné, qui s’occupe alors de l’assurance invalidité à l’Office catholique. Elle se déclare « effarée du nombre de toutes ces jeunes filles qui n’ont pas 20 ans et qu’il faut diriger sur un sanatorium ». Ce témoignage est confirmé par le rapport de Mademoiselle Vion, daté du mois de mai 1936, laquelle déclare que chaque année, les ouvrières doivent prendre au moins un mois de repos « pour cause de fatigue, de troubles nerveux, de manque d’appétit causé par le surmenage, le manque d’air la chaleur malsaine »

4. L’encadrement

Les nouveaux propriétaires bien que protestants conservent les sœurs de Ste Philomène. L’organisation du pensionnat est à peu près identique selon JF Robert Schwarzenbach «de grands dortoirs supervisés  et contrôlés maintenant par des administrateurs civils. La main-d’œuvre provient des villages environnants. De grandes charrettes les emmènent à l’usine le lundi matin et les ramènent le samedi après-midi. Le paternalisme patronal règne encore. En juillet 1900, après une grève pour obtenir des augmentations de salaire, les délégués des ouvriers et des ouvrières signent un procès-verbal de fin de grève dans lequel il est dit qu’ils «sauront montrer à leurs patrons les sympathies dont ils sont dignes et ne ménageront pas les marques d’amitié pour les directeurs et contremaîtres »


5. Les sourdes et muettes.

En 1896 le Père Rieffel qui consacre sa vie à l’évangélisation des sourdes et muettes d’un Institut situé à Currière près de La Grande Chartreuse, constate que l’usine Schwarzenbach emploie 2 sourdes et muettes. Il propose à Alfred Mahler d’en accueillir davantage et de faire une maison de pension pour ces jeunes filles. Une convention est signée en 1897. En mai 1898, la maison Saint-Antoine est ouverte aux 20 premières sourdes et muettes. Leur encadrement est également confié aux sœurs de Ste Philomène qui utilisent le langage par signes pour la prière et l’enseignement.

Leur nombre passe à 50 en 1904 et 60 en 1936. La plupart n’ont pas de famille et passent toute leur vie dans l’établissement. En 1905 une association pour la protection des sourdes et muettes est fondée par le père Rieffel. Toutes ces personnes venaient des Institutions de Vizille, Chambéry, Nantes, Nancy, Bordeaux.

 


Conclusion.

Alors que les pensionnats disparaissent pour la plupart entre les 2 guerres, l’usine Schwarzenbach conserve l’internat jusque dans les années 1940 et ce n’est qu’en 1971 que les sœurs de Ste Philomène fermeront la maison des sourdes et muettes.
Après bien des vicissitudes l’entreprise Schwarzenbach ferme ses portes en 1984.
Le système des usines pensionnats a été crée pour répondre à la concentration du prolétariat urbain dans la ville de Lyon et à la frayeur qu’il suscitait parmi les milieux d’affaires. C’était un système qui pour le patronat cumulait plusieurs avantages : avantages physiques (l’énergie des cours d’eau), avantages économiques  (une main d’œuvre abondante et bon marché), avantages socioculturels (une population  rurale, chrétienne et « sage »).

Daniel Herrero
Au Fil du Passé

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